__________Le temps passe. Y compris quand cela semble impossible. Y compris quand chaque tic-tac de la grande aiguille est aussi douloureux que les pulsations du sang sous un hématome. Il s'écoule de manière inégale, rythmé par des embardées étranges et des répits soporifiques, mais il passe. Même pour moi. [...]
__________J'étais submergée par un soulagement tel que tout mon corps en vibrait. Car j'avais beau lutter pour ne pas songer à lui, je ne tenais pas pour autant à l'oublier. J'avais peur que, plus tard dans la nuit, lorsque l'épuisement de l'insomnie briserait mes défenses, ne m'échappe la mémoire de lui. Plus généralement, je craignait que mon esprit fit le tri et que, un jour, je ne sois plus capable de me rappeler précisément la couleur de ses yeux, la sensation de sa peau froide ou la tessiture de sa voix. Si je ne me permettait pas d'y penser, j'exigeais cependant de m'en souvenir. Parce qu'une seule chose m'était nécessaire pour continuer à vivre - savoir qu'il était. C'est tout. Le reste, j'étais à même de l'endurer. [...]
__________Interdite de souvenirs, terrifiée par l'oubli. L'équilibre était délicat.
__________"Ce sera comme si je n'avais jamais existé." Les paroles résonnaient encore, dénuées de la clarté parfaite qui avait marqué mon hallucination de la veille. Elles n'étaient que des mots, muets comme ceux d'une page imprimée. Rien que des mots, mais ils creusaient la blessure, l'écartelaient. [...]
__________Combien de temps cela allait-il durer ? Peut-être qu'un jour, dans des années, pour peu que le mal accepte de s'atténuer suffisamment et devienne supportable, je serais capable de regarder en arrière et de penser à ces quelques petits mois qui resteraient à jamais les plus beaux de mon existence. Alors, j'en étais certaine, je lui rendrais grâce du peu qu'il m'avait accordé, plus que ce que je lui avait demandé, plus que ce que je méritais. Un jour peut-être, oui, j'arriverais à envisager les choses ainsi. Mais si la déchirure ne se cicatrisait pas ? Si les lèvres à vif ne se refermaient pas ? Si les dommages étaient permanents, irréversibles ?
__________"Avant toi, Bella, ma vie était une nuit sans lune. Très noire, même s'il y avait des étoiles - des points de lumière et de raison ... Et puis, tout à coup, tu as traversé mon ciel comme un météore. Soudain tout brûlait, tout brillait, tout était beau. Quand tu as eu disparu, quand le météore est tombé derrière l'horizon, tout s'est de nouveau assombri. Rien n'avait changé, sauf que mes yeux avaient été aveuglés par la lumière. Je ne distinguais plus les étoiles, et la raison ne signifiait plus rien."
__________J'avais envie de le croire. Mais ce qu'il me racontait là, c'était ma vie sans lui. Pas l'inverse.
